SET Histoire du son et documents sonores / Sound History & Tondokumente | H-Soz-Kult. Kommunikation und Fachinformation für die Geschichtswissenschaften

Histoire du son et documents sonores / Sound History & Tondokumente

Ort
Bern
Veranstalter
infoclio.ch
Datum
24.11.2017
Von
Raphaëlle Ruppen Coutaz, Université de Lausanne

Poursuivant sur la lancée de son dernier colloque annuel, le portail professionnel des sciences historiques en Suisse, infoclio.ch, continue à offrir un élargissement thématique bienvenu. En s’intéressant aux sources sonores et à la façon de faire l’histoire du son, le 9e colloque infoclio.ch a réuni plus d’une centaine de participants. Fidèle à sa tradition, il a essentiellement rassemblé des orateurs provenant du monde de la recherche comme du monde des archives.[1]

Organisée autour de trois sessions, cette journée s’est terminée par une table ronde qui, à l’image de l’ensemble des présentations, a fait la part belle aux extraits sonores. L’objectif de la première session était d’introduire le public au champ d’études de la « Sound History », champ qui, après un intérêt assez tardif témoigné par les historiens, se développe avec vigueur ces dernières années. Comme JAN-FRIEDRICH MISSFELDER (Université de Zurich) l’a rappelé, les historiens des Annales sont les premiers à s’être penchés sur la question des objets sonores dans le sillage de leur réflexion visant un élargissement des sources. Mais il faudra en réalité attendre la parution de l’ouvrage d’Alain Corbin, en 1994, « Les Cloches de la terre », portant sur le paysage sonore dans les campagnes françaises du XIXe siècle, pour voir naître un essai historique fondateur sur le sujet. Jan-Friedrich Missfelder date le renforcement méthodologique de la « Sound History » au sein des sciences historiques au début des années 2000, renforcement qui s’appuie sur des notions développées par les « Sound studies » dès les années 1970 comme celles de paysage sonore (« soundscape »)[2], de culture auditive[3] et de pratiques acoustiques qui modifient notre vision du monde et notre manière d’être (« acoustemology »[4]). Dans son exposé, le chercheur zurichois a mis l’accent à plusieurs reprises sur l’importance du contexte pour comprendre l’expérience du son faite par les protagonistes à un moment donné et toute la difficulté à le restituer. MARIANNE SOMMER (Université de Lucerne) a, pour sa part, présenté une étude de cas curieuse et passionnante, fondée sur le travail de collecte et de préservation de cris d’animaux réalisé par une figure atypique, le biologiste Julian Huxley (1887-1975). Directeur du zoo de Londres de 1935 à 1942, ce dernier deviendra par la suite le premier directeur général de l’Unesco en 1946 et un des fondateurs du WWF en 1961. Sa volonté de préserver le patrimoine sonore « animal », menacé par la guerre et, plus largement, par les phénomènes d’industrialisation et de modernisation, répond également à une visée écologique : constituer une forme de mémoire sonore face à la disparition des espèces. L’historienne des sciences de l’Université de Lucerne a commenté différentes mises en scène sonores et éditoriales, comme « Animal Language » en 1938, réalisées par Julian Huxley avec l’aide du musicien allemand et pionnier de l’enregistrement phonographique Ludwig Koch. DANIEL MORAT (Freie Universität Berlin) a clos cette première session en présentant une seconde étude de cas fondée sur l’évolution du son urbain en Allemagne au tournant du XIXe siècle, une période de crise (crise de la modernité) et de transformations. A l’aide de cet exemple, l’historien a défendu l’idée que l’histoire sonore ne devrait pas se concentrer uniquement sur la réception d’un son à un moment précis, mais également prendre en compte la fabrication des sons et la transformation de l’expérience sonore dans le temps.

La deuxième session a proposé quatre exemples de valorisation de documents sonores offerte par les technologies numériques. Dans ce domaine, c’est la question des droits d’auteur qui est un des principaux problèmes qui retarde et limite encore passablement l’accès du public aux documents sonores. CLAUDE ZURCHER (FONSART/notreHistoire.ch) a présenté la plate-forme notreHistoire.ch qui permet à ses utilisateurs de mettre en ligne et de partager des sources de nature différente (photos, films, archives de la RTS, etc.), dont des archives sonores (2'700 documents proviennent du fonds RTS, 1'300 de sources privées), et ceci avec l’ambition de constituer une mémoire collective de la Suisse romande. La cheville ouvrière de ce réseau social a insisté sur le fait qu’il est important d’offrir non seulement la possibilité de mettre en ligne des sources qui, pour certaines, représentent des événements peu ou pas documentés, mais aussi la possibilité de pouvoir les croiser avec d’autres archives, comme notamment les archives de presse numérisées par le journal romand « Le Temps ». Ce projet collaboratif et multimédia s’est étendu récemment à d’autres régions linguistiques de Suisse. En 2017, deux plates-formes ont été lancées sur le même modèle, l’une au Tessin (lanostraStoria.ch) et l’autre aux Grisons (nossaistorgia.ch). Philosophe, musicologue et musicien, VINCENT MEELBERG (Radboud University Nijmegen/Journal of Sonic Studies) est également le co-fondateur du journal en ligne « Journal of Sonic Studies » dont l’objectif est de présenter et de faire connaître les travaux de toutes les personnes, aussi bien artistes que chercheurs, qui s’intéressent au son et qui cherchent à comprendre l’impact du son sur la société et sur l’individu. Cette revue internationale en libre accès aborde une vaste gamme de sujets : des émissions sonores des produits de consommation (voitures, machines à laver, etc.) aux sons émis par le corps, en passant par l’utilisation du son dans les musées, et ceci à travers plusieurs approches possibles et dans un esprit multidisciplinaire (histoire, philosophie, sociologie, anthropologie, médecine, droit, etc). STEFAN LÄNZLINGER (Schweizerisches Sozialarchiv/Datenbank Bild + Ton) explique que le Schweizerisches Sozialarchiv s’est véritablement attaqué à la problématique du traitement de leurs fonds sonores seulement à partir de 2002. Des archives d’une grande variété sont désormais accessibles aux chercheurs : interviews d’enfants retirés à leur famille, archives radiophoniques provenant d’émetteurs pirates, enregistrements de réunions syndicales censés aider à la rédaction des procès-verbaux, etc. En proposant une reconstitution sonore d’un quartier de Paris au XVIIIe siècle, MYLÈNE PARDOEN (Université de Lyon/Projet Bretez) a proposé une approche sensorielle de l’histoire à l’auditoire. Cette musicologue de formation, devenue archéologue du paysage sonore, a montré comment, par un travail de bénédictin – qui n’est pas sans rappeler celui d’Arlette Farge sur les parlers au XVIIIe siècle[5] – on peut arriver à reconstituer la fresque sonore d’une période qui précède la reproduction mécanique du son en partant d’archives écrites, à l’image des carnets de carrosses qui renseignent sur la largeur des rues – un élément significatif pour se faire une idée de l’environnement sonore –, ou d’archives visuelles, comme un tableau. L’histoire du son ne se fait donc pas forcément ou uniquement par le recours aux documents sonores. S’ensuit un travail d’orfèvrerie technique qui permet de faire écouter et de voir en 3D le résultat de ces réflexions. Les voix n’ont pas été introduites dans cette visualisation multimédia, faute d’éléments suffisants pour reconstituer les dialogues.

La troisième session s’est concentrée sur la question de la conservation des archives sonores et de leur utilisation pour la recherche historique. Sur ce dernier point, les responsables des archives invités à parler partagent le même constat. La numérisation a l’avantage indéniable d’offrir un accès simplifié aux usagers en leur évitant notamment de devoir se rendre dans l’institution hôte, mais ceci représente en contrepartie un désavantage : il devient particulièrement difficile de connaître le profil des publics et les utilisations qui sont faites des documents sonores. Outre le fait qu’ils ont profité de l’auditoire largement composé d’historiennes et d’historiens pour présenter la richesse de leurs fonds sonores dans l’optique d’encourager de futures recherches, les intervenants de ce dernier volet ont pointé plusieurs autres difficultés qui apparaissent en amont. PIO PELLIZZARI (Schweizerische Nationalphonothek, fonoteca.ch) a souligné deux écueils qui se posent aux historiens souhaitant travailler sur des sources sonores. Premièrement, beaucoup d’entre eux ne savent pas encore comment s’y prendre pour analyser ce type d’archives. Ils ont alors tendance à privilégier les documents parlés, pour lesquels ils sont davantage outillés. Deuxièmement, les métadonnées permettant la contextualisation minimale nécessaire pour les chercheurs font trop souvent défaut. Le responsable de la phonothèque nationale a insisté également sur l’importance de conserver les documents qui permettent de faire ce travail ou, du moins, de proposer une description des archives la plus complète possible. RUDOLF MÜLLER (Memoriav, memobase.ch) a, quant à lui, fait valoir la nécessité de conserver les supports originaux des sources sonores après le processus de numérisation, en tout cas aussi longtemps qu’ils restent lisibles, pour permettre notamment une nouvelle numérisation dans le futur. En effet, les progrès techniques dans ce domaine sont constants. Garder l’original reste aussi le seul moyen de pouvoir certifier l’authentification du document numérisé. Conserver et restaurer des documents sonores nécessitent un savoir-faire, des infrastructures particulières et des moyens non négligeables, comme l’ont souligné MICHÈLE HOU et ALEXANDRE GARCIA (Archives du CICR, avarchives.icrc.org). L’institution doit être capable d’agir dans l’urgence pour parer à l’obsolescence et à la dégradation avancée de certains supports, sans pour autant négliger l’important travail de description qui doit être fait. Cette troisième session s’est achevée sur l’intervention de JOHANNES MÜSKE (Université de Zurich, Deutsches Museum) qui est revenu, pour sa part, sur les apports et les défis que la « Sound History » soulève pour la recherche historique. Il a plaidé pour une plus grande prise en compte des sources sonores par les historiens, un effort incontournable pour parfaire notre compréhension de la vie quotidienne. Néanmoins, le chercheur qui souhaite travailler sur ce type de documents fait, selon lui, toujours face actuellement à plusieurs difficultés : un accès encore trop souvent difficile aux documents, d’une part, et des archives qui restent malaisées à manier en raison d’une méthodologie et d’outils heuristiques qui doivent davantage être affinés, d’autre part.

Le colloque s’est terminé par une table ronde modérée par MATTHIEU LEIMGRUBER (Université de Zurich) qui a réuni plusieurs intervenants de la journée (Jan-Friedrich Missfelder, Mylène Pardoen, Pio Pellizzari, Rudolf Müller), ainsi que HENRI CHAMOUX (ENS de Lyon, phonobase.org) et JOSEPHINE SIMONNOT (CNRS, responsable des archives sonores du Centre de Recherche en Ethnomusicologie (CREM)). Cette table ronde a été organisée autour de l’écoute de plusieurs extraits sonores choisis et présentés à tour de rôle par chacun des participants, puis commentés par l’ensemble. Cette discussion a illustré la diversité des archives sonores à la disposition des chercheurs tant en termes de contenus (enregistrements destinés ou pas à la diffusion, enregistrements ethnographiques, radiophoniques, etc.) que de formats d’enregistrement (cylindres, disques, bandes magnétiques, etc.) et, par conséquent, la multiplicité des approches possibles offerte par ces documents.

Même si l’histoire sonore n’est en rien nouvelle et que des travaux majeurs ont été publiés dès les années 2000 à l’image de ceux de Jonathan Sterne[6], une certaine frilosité est encore palpable du côté des historiens. Dans ce contexte, l’organisation d’une telle journée cherchant à leur donner le goût du son et des documents sonores prend tout son sens. La préservation et l’accès aux archives sonores se sont nettement améliorés ces dernières années, principalement, dans le cas suisse, grâce au travail de sensibilisation et au soutien concret apporté depuis 1995 par Memoriav (Association pour la sauvegarde du patrimoine audiovisuel suisse). De nouveaux projets de recherche ont pu ainsi voir le jour, comme celui conduit par Serge Rossier sur le patrimoine sonore fribourgeois, ainsi que des enseignements, comme dans le cadre du pôle de recherche sur l’Histoire audiovisuelle du contemporain à l’Université de Lausanne. Une des voies à suivre est sans doute celle des croisements disciplinaires, comme on a pu le voir ces dernières années avec l’histoire du cinéma, la Volkskunde, la musicologie ou l’anthropologie culturelle.[7]

Programme du Colloque :

Mot de bienvenue – Matthieu Leimgruber (Universität Zürich), Enrico Natale et Eliane Kurmann (infoclio.ch)

Session 1 : Sound History

Jan-Friedrich Missfelder (Universität Zürich) – Wie es eigentlich geklungen? Gegenstand und Methode der Sound History
Marianne Sommer (Universität Luzern) – Mit Tierstimmen gegen Bombenlärm : Julian Huxley und das akustische Welterbe
Daniel Morat (Freie Universität Berlin) – Der Klang der neuen Zeit. Zum auditiven und urbanen Erfahrungswandel in der langen Jahrhundertwende 1880-1930

Session 2 : Son et médias numériques

Claude Zurcher (Archives RTS / notreHistoire.ch) – Une approche participative pour les archives sonores
Vincent Meelberg (Radboud University Nijmegen / Journal of Sonic Studies) – Talking about Sound Is Like Dancing About Architecture, But Is That Really a Bad Thing?
Stefan Länzlinger (Schweizerisches Sozialarchiv / Datenbank Bild + Ton) – Is there anybody out there? – Der Ton im Archiv und seine Nutzung
Mylène Pardoen (Université de Lyon / Projet Bretez) – A l’écoute de l’Histoire

Session 3 : Documents sonores : conservation, description et recherche

Pio Pellizzari (Schweizerische Nationalphonothek) – Tondokumente in der und für die Geschichtsforschung
Rudolf Müller (Memoriav) – Erhalt und Restaurierung, Erschliessung und Vermittlung von Tondokumenten
Michèle Hou et Alexandre Garcia (Archives du CICR) – Des ondes radio aux signaux numériques : le chemin des archives sonores du CICR
Johannes Müske (Universität Zürich, Deutsches Museum) – Wie finde und wofür nutze ich Tondokumente? Herausforderungen klangarchivalischen Forschens

Table ronde : Les objets sonores comme sources historiques

Discussion conclusive : Henri Chamoux, Jan-Friedrich Missfelder, Rudolf Müller, Mylène Pardoen, Pio Pellizzari et Josephine Simonnot, modérée par Matthieu Leimgruber

Notes :
[1] Ce compte-rendu est un produit de notre partenaire infoclio.ch : https://infoclio.ch/fr/colloque-infoclioch-2017-%E2%80%93-histoire-du-son-documents-sonores-sound-history-tondokumente (22.12.2017).
[2] R. Murray Schafer, The Soundscape. Our Sonic Environment and the Tuning of the World, Rochester 1994 (1977).
[3] Karin Bijsterveld, Mechanical Sound. Technology, Culture, and Public Problems of Noise in the Twentieth Century, Cambridge, Mass. 2008.
[4] Steven Feld, Sound and Sentiment. Birds, Weeping, Poetics, and Song in Kaluli Expression, Philadelphia 1982.
[5] Arlette Farge, Essai pour une histoire des voix au dix-huitième siècle, Montrouge 2009.
[6] Jonathan Sterne, The Audible Past : Cultural Origins of Sound Reproduction, Durham 2003.
[7] Alain Boillat, Du bonimenteur à la voix-over : voix-attraction et voix-narration au cinéma, Lausanne 2007 ; Forschungsgruppe « Broadcasting Swissness » (Hrsg.), Die Schweiz auf Kurzwelle. Musik – Programm – Geschichte(n), Zurich 2016.

Zitation
Tagungsbericht: Histoire du son et documents sonores / Sound History & Tondokumente, 24.11.2017 Bern, in: H-Soz-Kult, 23.12.2017, <www.hsozkult.de/conferencereport/id/tagungsberichte-7490>.