Fantômes d'Empire / Ghosts of Empire - Projet de publication pour la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée

Ort
Paris
Veranstalter
Philippe Bourmaud (Univ. Jean-Moulin Lyon 3), Iyas Hassan (ENS Lyon), Aline Schlaepfer (Univ. de Genève)
Datum
17.10.2018
Bewerbungsschluss
01.02.2019
Von
Aline Schlaepfer

[for the English version: https://journals.openedition.org/remmm/10526]

Sur des modes divers, les historiographies nationales du Moyen-Orient ont présenté la sortie de l'Empire ottoman comme une rupture, parfois assortie d'un déni d'héritage, et en tout état de cause accompagnée de refontes globales des pratiques et des référents culturels. Elles se sont construites sur l’idée que les peuples « s'étaient endormis » pendant des siècles de domination ottomane, avant de se réveiller au son d’une modernité tardive. La réalité de ces transformations ne saurait être remise en question. Après la déroute des armées ottomanes en septembre-octobre 1918, le décrochement politique entre ce qui reste de l’État ottoman et ses anciennes provinces arabes est très rapide : élections parlementaires dans un espace ramené grosso modo à la Turquie actuelle, organisation de comités islamo-chrétiens ou mésopotamiens dans les territoires occupés, ou encore préparation de délégations avec leurs programmes respectifs en vue de la conférence de la paix. Puis, en aspirant à l’indépendance, les États post-ottomans confirment leur volonté d’éradiquer le passé et de se projeter dans l’avenir. Cette époque charnière témoigne ainsi d’une multitude de reconversions rapides.

Pourtant, malgré le processus d’épuration des référents socio-politiques et culturels de la période ottomane, cultivé comme un projet politique par les nationalismes de la région, il nous apparaît qu'on donne à l’effacement de l’Empire ottoman de la carte politique une portée globale forcée et mécanique. De même que l'ingénierie sociale de nouveaux États-nations ne s'est pas faite de façon immédiate, ni incontestée, ni en opposition systématique à l’héritage ottoman, de même l'ingénierie culturelle n'a pas conduit à une disparition brutale des référents ottomans, notamment des référents turcs ottomans dans le monde arabe, et arabes dans la Turquie républicaine. Au contraire, l’héritage ottoman a souvent été entretenu, tantôt par un attachement non délibéré à des formes ottomanes connues, tantôt par une appropriation, une réactivation intentionnelle du reliquat ottoman, à des fins de revendications d’ottomanité. Cet appel à contributions a pour objectif de réfléchir aux diverses expressions culturelles, linguistiques et littéraires de l’hybridation des référents ottomans dans les espaces turcs, arabes et balkaniques après 1918 – que nous appelons les fantômes d’Empire – en prenant appui sur une documentation aussi bien visuelle et matérielle que technique ou littéraire.

État de la question

La recherche historique a tout d’abord identifié un processus globalement homogène de modernisation du Moyen-Orient, après la chute de l’Empire ottoman. D’après cette lecture, la modernité résulterait d’une rencontre fructueuse entre les influences européennes d’une part, et un renouveau culturel, social et politique sur une base nationale d’autre part. D’après le « paradigme du déclin », dont les travaux de Bernard Lewis sont souvent cités comme fondateurs (Lewis 1961 & 1962), l’Empire ottoman se serait effrité de l’intérieur, pris au piège d’une trop lourde tradition islamique, d’une administration gangrenée par la corruption, et incapable de se moderniser. Cependant, ce paradigme a depuis été sérieusement remis en question (Abou el-Haj 1991, Grant 1999, Strauss 2012), faisant ainsi écho à une réflexion historique globalisée sur les empires et leur déclin (Annales 2008, Boilley & Marès 2012, Aymes & Dubreuil 2010, Reynolds 2016). Les historiens se sont mis à explorer les expressions ottomanes de la modernité au Moyen-Orient, comme le colonialisme, l’orientalisme et le développement d’un système scolaire public (Deringil 2003, Makdissi 2002, Somel 2001, Fortna 2011). Soulignant l’« oubli d’une modernité ottomane » (Oualdi 2012), la recherche historique s’intéresse aussi aux effets de cette modernité dans les provinces de l’Empire (Provence 2011, Watenpaugh 2006, Dakhli 2009). Depuis, un « Ottoman turn » dans l’historiographie sur les provinces arabes de l’Empire a été formellement identifié (Alleaume 2010, Faroqhi 2010).

En parallèle à cette refonte majeure des paradigmes historiques, une réflexion approfondie sur l’héritage ottoman dans les espaces post-ottomans s’est également développée (Brown 1996, Ginio & Kaser 2013). La recherche a identifié deux temps de mémoire collective arabe et turque. Au cours du premier, celui des nationalismes laïques qui a directement suivi la chute de l’Empire, on assiste à une diabolisation virulente des Ottomans, associés à une forme d’obscurantisme religieux, ou encore à un « complot visant à effacer la généalogie ottomane » (Provence 2011). Mais au cours d’un deuxième temps, à partir des années 1960-1970, lorsque ces nationalismes s’affaiblissent et se désintègrent au profit des diverses expressions de l’islam politique, un nouveau discours historique « islamo-révisionniste », ou néo-ottomaniste, voit le jour (Reinkowski 1999). Il vise à réhabiliter les Ottomans, en particulier l’ère du panislamisme d’Abdülhamid II, désormais perçu comme le défenseur des musulmans contre les ambitions coloniales européennes (Deringil 1998). A une forme d’amnésie historique (Fortna 2011) aurait ainsi succédé une forme de nostalgie historique. C’est donc ici la question de la mémoire – en tant que phénomène dynamique – qui se pose. Réfléchir aux fantômes d’Empire, ce n’est pas seulement les envisager comme des persistances immuables, qui se poursuivraient de manière linéaire et naturelle bien après la chute de l’Empire, mais plutôt comme de constantes (ré)actualisations, des remises au goût du jour avec une signification différenciée.

Pourtant, une discussion sur ces deux temps mémoriels identifiés par l’historiographie – entre une ère nationaliste supposément « anti-ottomane » et une ère islamo-révisionniste « pro-ottomane » – mérite d’être à nouveau engagée. Tout d’abord, persistances et revendications d’ottomanité(s) semblent s’exprimer dès la chute de l’Empire. De fait, nombreux sont les acteurs qui, déjà dans les années 1920, associent l’ère des tanzimat à un vaste projet moderniste, en termes politiques, éducatifs et sociaux, et interprètent par conséquent l’arrivée des puissances européennes comme une régression, fragilisant l’État perçu comme moteur de changement social. Il convient par ailleurs d’appliquer à notre réflexion sur les revendications d’ottomanité une grille de lecture générationnelle (Provence 2017), puisque dire et imaginer son ottomanité perdue varie en fonction des expériences historiques vécues (1876, 1908, etc.). Mettre en lumière la pluralité des persistances et revendications d’ottomanité(s), c’est aussi reconsidérer les sources historiques comme des » aperçus privilégiés du contexte social contemporain de leur production » (Abou el-Haj 1982). Les ottomanités sont socialement différenciées, mais comment ? Enfin, si l’effort de « combat contre les spectres du passé » ottoman (Yilmaz et Yosmaoglu 2008) a fait l’objet d’analyses ponctuelles, notamment dans les provinces balkaniques (Todorova 1997), une réflexion collective et comparatiste entre les espaces anciennement ottomans (turc, arabe et balkanique) que cet appel à contributions se propose de mener manque encore au champ d’études. Dans les représentations d’ottomanité, les espaces post-ottomans connaissent-ils des phénomènes similaires ? Dans le cas contraire, que nous apprennent les différences ? Piochant dans le vocabulaire, typisant certaines images et certaines formes pour les organiser en une ottomanité imaginée et significative à l’intérieur de champs culturels et politiques multipliant les usages instrumentaux, la force de la référence ottomane semble résider dans l’infini des possibles et des nostalgies auquel sa réappropriation se prête.

Corpus

Les propositions prenant pour objet la presse, les mémoires et autobiographies produites par des acteurs nés ottomans, ainsi que les archives diplomatiques sont attendues : chacune en son genre, ces sources illustrent, dans la parole publique, au quotidien, et jusque dans l’intimité, les références, les concepts et les habitudes procédurales, les emprunts linguistiques, les tournures et les affects qui se dérobent aux projets de langue nouvelle, purifiée, logique et efficace des États-nations. Les recherches portant sur des textes à caractère littéraire et narratif (romans, nouvelles, poésie, sîra sha‘biyya), sur les récits de voyages et chroniques, mais aussi sur les arts du spectacle, notamment le théâtre, et les arts visuels (cinéma et dramas télévisés), sont également encouragées. Au-delà des registres attendus de la nostalgie, de la couleur locale, de l’ironie ou encore de l’investissement idéologique ou politique de la référence ottomane, l’on pourra discuter de la place des ottomanismes dans les processus de création et la sensibilité aux ottomanismes, dont le champ des possibles est loin de se résumer à une référence au calendrier, à l’ordre politique sultanien ou à une langue en passe de mourir, l’ottoman.

Il sera également intéressant de se pencher sur les productions culturelles conformes à l’esprit du temps en s’attachant aux constructions idéologiques sur la période ottomane. De même une attention particulière se portera sur l’historiographie qui, entre 1918 et l’arrivée au pouvoir des gouvernements nationalistes arabes (Baath et Nasser), prend pour objet les questions de langue et de littérature. Les manifestations de néo-ottomanisme politique dans la période la plus récente ont caractérisé au premier chef des mouvements « islamo-révisionnistes » dans les espaces de l'ancien Empire ottoman à la population majoritairement musulmane dans la Turquie et les provinces arabes. Cependant, les références à l'ottomanité ne sont pas liées organiquement ni idéologiquement à l'islam, et à ce titre, il convient d'étendre la recherche à l'ensemble de l'ancien empire, des Balkans à l’Afrique du Nord. Il est clair alors que les ottomanités de référence se multiplient, et incluent aussi les réformes des régences d'Afrique du nord, la période khédiviale en Egypte avant l'occupation britannique en 1882, ou les principautés autonomes qui servirent d'antichambre des indépendances balkaniques. Les références ottomanes ne sont pas une, quoiqu'elles soient susceptibles de prendre la forme d'imaginaires convenus, et leurs traductions culturelles varient grandement, mais à l'intérieur de paramètres reconnaissables. Enfin, les propositions portant sur les persistances et revendications d’ottomanité à travers les arts plastiques en Turquie républicaine, dans les pays arabes et dans les Balkans sont également bienvenues. Nous invitons les contributeurs à réfléchir et justifier leur corpus, en faisant valoir l’apport des différents matériaux documentaires exploités.

Questions de recherche

Les contributions interrogeront les appartenances générationnelles, sociales et culturelles des personnes qui s'expriment dans un idiome culturel d'influence ottomane. Observe-t-on des ottomanités socialement différenciées ? Les revendications d’ottomanités sont-elles le fruit d’un « projet d’élite » uniquement (Mills, Reilly & Philliou 2011) ? Ces revendications sont-elles présentes de la même manière dans les différents espaces des nouveaux États ? Sont-elles sensibles aux frontières, tant étatiques que culturelles ? L'idiome culturel ottoman relève-t-il de l'intimité, ou est-il perceptible dans la parole publique ? Les référents culturels ottomans (langues, imaginaires, projections d'appartenance commune) constituent-ils des éléments de maintien de circulations à travers l'espace de la Turquie et du Levant ? Dans les productions culturelles, observe-t-on des proximités et des héritages communs, dans la forme, dans les thématiques, dans les références ? Sur le plus long terme, observe-t-on une pluralité d’héritages ottomans ? Le passage d’une amnésie historique à une nostalgie historique suffit-il à couvrir toutes les expressions des fantômes d’Empire ? Existe-t-il une ou plusieurs mémoires ottomanes, de même qu’une ou plusieurs contre-mémoires ? Dans le déni d’héritage, quelle part attribuer aux puissances coloniales et aux expressions diverses de missions civilisatrices ? Enfin, dans une perspective comparatiste, les nouveaux États turc, arabes et balkaniques connaissent-ils des trajectoires semblables, et dans le cas contraire, comment comprendre les différences ?

Calendrier :

Les propositions d’articles, en français ou en anglais (4 000 signes maximum) sont à envoyer par courriel à philippe.bourmaud@gmail.com, alineschlaepfer@gmail.com et iyas.hassan@ens-lyon.fr avant le 1er février 2019.

Les auteurs recevront une réponse (article retenu ou non) dans le mois suivant.

Les articles rédigés en français ou en anglais et d’un volume maximal de 45 000 signes devront être envoyés avant le 30 septembre 2019. Pour plus d’informations concernant les règles de rédaction et le processus éditorial, voir: https://journals.openedition.org/remmm/10526

Kontakt

Philippe Bourmaud
Univ. Jean-Moulin Lyon 3
Email: philippe.bourmaud@gmail.com

Iyas Hassan
ENS Lyon
Email: iyas.hassan@ens-lyon.fr

Aline Schlaepfer
Univ. de Genève
Email: alineschlaepfer@gmail.com

Zitation
Fantômes d'Empire / Ghosts of Empire - Projet de publication pour la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 17.10.2018 Paris, in: Connections. A Journal for Historians and Area Specialists, 20.10.2018, <www.connections.clio-online.net/event/id/termine-38542>.