M. Gillabert u.a. (Hrsg.): Zuflucht suchen / Chercher refuge

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Titel
Zuflucht suchen. Phasen des Exils aus Osteuropa im Kalten Krieg. Chercher refuge. Les phases d’exil d'Europe centrale pendant la Guerre froide


Herausgeber
Gillabert, Matthieu; Robert, Tiphaine
Reihe
Itinera 42
Erschienen
Basel 2017: Schwabe Verlag
Anzahl Seiten
191 S.
Preis
CHF 48,00
Jean-François Fayet, Universität Genève

Ce volume 42 de la série Itinera, qui constitue le supplément de la Revue Suisse d’histoire, est consacré aux exilés d’Europe centrale pendant la Guerre froide. Rassemblés par Mathieu Gillabert et Tiphaine Robert, les articles proposent une histoire sociale, culturelle et politique des réfugiés du bloc communiste s’efforçant de relier leurs histoires complexes aux recherches actuelles sur l’exil et la migration. Notons d’emblée la qualité de ce numéro, de l’ensemble des contributions, et la cohérence de la structure qui s’articule autour des trois phases de l’exil: départ et arrivée, l’exil, et après (y compris la tentation du retour). Soulignons encore les variations d’échelles, alternance d’itinéraires collectifs et particuliers, ainsi que la diversification des territoires de l’exil – la Suisse et bien au-delà – offrant un tableau stimulant des recherches en cours. Au-delà de l’intérêt de chaque contribution, ce recueil collectif permet d’appréhender, ou de revenir, sur trois questions centrales pour le champ des études de l’exil.

La première est celle de l’importance de la qualification du phénomène de l’exil, de sa dénomination, et surtout de celle des acteurs concernés. La polysémie du terme et surtout du concept est déclinée dans toute sa richesse, dans toutes ses nuances, par Mathieu Gillabert et Tiphaine Robert dans l’introduction: migrants, exilés, réfugiés. On pourrait rajouter «expatriés». Le choix des termes est déterminant pour comprendre de ce dont il est question. Le registre lexical permet d’aborder le spectre des réactions au sein des pays de destination de l’exil. Car l’exil questionne autant le pays d’accueil que celui de départ, et le terme utilisé – réfugié ou migrant – en dit plus long sur la personne ou la société qui en use, que sur ceux qu’elle désigne. Ce renversement de perspective ouvre d’intéressantes pistes d’analyse et souligne à la fois l’importance de la charge politique du sujet et le pouvoir des mots. Cette réflexion est utilement prolongée par le texte très stimulant de Kristina Schulz, qui interroge dans une perspective comparative les deux champs de recherche que constituent l’étude des migrations (Migrationsgeschichte) et celle de l’exil (Exilforschung). Et l’auteur de souligner, au-delà des différences méthodologiques, qu’il s’agit de parcours individuels pour le premier, et d’un phénomène quantitatif pour le second.

Une deuxième question porte sur la périodisation et son impact sur la nature du phénomène. Une même catégorie de personnes poussées au départ peut voir son statut changer en fonction des circonstances. L’attitude à l’égard des réfugiés ne dépend pas seulement du regard du pays d’accueil, il procède aussi de la période, comme le révèle le cas très intéressant des Juifs polonais de la période 1945-1968 étudié par Audrey Kichelewski dans son article intitulé:
«Assis sur des valises». Guère attendus lorsqu’ils étaient discriminés (avant d’être exterminés) – ils incarnaient alors «l’Uberfremdung» menaçant la cohésion nationale – les Juifs de Pologne sont accueillis après 1945 en tant que victime (du communisme), obtenant ainsi le statut envié de réfugié. Il s’agit donc de dénominations changeantes, impliquant un statut mouvant, qui peut varier selon les périodes. La période de la Guerre froide, qui cadre ce recueil, caractérise ces exilés. Dans ce contexte la dimension politique prime sur les autres considérations. L’accueil en Suisse des réfugiés hongrois de 1956, étudié par Gusztáv Kecskés («Die Aufnahme der 1956er Flüchtlinge aus Ungarn in der Schweiz in internationaler Perspektive») ne peut se comprendre que dans la perspective de l’anticommunisme helvétique, dont il constitue le paroxysme. La gigantesque manifestation de protestation devant l’ambassade soviétique à Berne en 1956 souligne la primauté du regard politique dans le pays d’accueil et justifie le statut d’émigrés politiques, c’est-à-dire de réfugiés, qui leur est accordé. Rappelons d’ailleurs que cet accueil privilégié des victimes du communisme est antérieur à 1945. Il a prévalu dès 1917, notamment à l’égard des Russes blancs qui furent nombreux à trouver refuge en Suisse. Mais l’empathie idéologique se double d’autres considérations. À elle seule la Guerre froide ne caractérise par le sujet, ni n’explique la bienveillance de la population helvétique. Qui sont ces exilés victimes du communisme? Non pas des Cubains, des Chinois, des Vietnamiens ou des Éthiopiens, mais des ressortissants d’Europe centrale, surtout de Pologne et de Hongrie, c’est-à-dire des Européens blancs et chrétiens, souvent bien formés, considéré comme facilement assimilables. Soutien idéologique et entre-soi se confondent dans la même démarche.

Enfin ce recueil permet de revenir sur l’importance des circulations et sur le rôle des exilés comme passeurs à une époque où les échanges sur le continent européen étaient très limités par rapport à aujourd’hui. S’inscrivant dans des réseaux transnationaux, les exilés effectuent de nombreux transferts culturels et politiques. Dans son étude consacrée à la diaspora hongroise, David Tréfás («Der Zugang der ungarischen Diaspora zur
 Schweizer Öffentlichkeit von den 1930er bis 1970er Jahren») interroge sur plusieurs décennies les transferts d’identité dans l’espace public helvétique, notamment au travers d’un documentaire diffusé en 1976 à la télévision consacré à leur intégration en Suisse. Passeurs culturels mais aussi médiateurs politiques, à l’instar de ces réfugiés recrutés par les États-Unis pour suppléer l’absence de spécialistes d’Europe de l’Est dans les universités américaines. Malgré la spécificité de leur regard, ils sont à l’origine, comme le raconte Justine Faure, de la soviétologie américaine, et en tant que tels ils furent des acteurs de la Guerre froide. Les traces qu’ils laissent sous forme de publications les plus diverses constituent, à l’exemple de la Schweizerische Osteuropabibliothek (SOEB) de Berne, non pas seulement des lieux de mémoire, mais aussi les sources d’une histoire de la Guerre froide encore riche des nouvelles perspectives évoquées par Eva Maurer («Spuren aus Ostmitteleuropa: Die Schweizerische Osteuropa-Bibliothek als Ort des Exils und seiner Erforschung»).

L’exil ne se fait d’ailleurs pas à sens unique, il peut prendre la forme d’un aller-retour, à l’image de celui effectué par ces réfugiées hongroises dont le départ de Suisse après 1956 est instrumentalisé par le régime de Kadar en dépit de la diversité de leurs motivations (Tiphaine Robert). La porosité du rideau de fer ouvre alors la porte à une histoire croisée des représentations des pays de départ et d’accueil. Culturelle ou politique, l’action des réfugiés contribue – à l’exemple de celle du diplomate et politicien hongrois Paul Auer présenté par Gergely Fejérdy – à la définition d’un espace intégrant des dimensions nationales et transnationales, l’«exopolitie» selon la formule de Stéfane Dufoix (Politique d’exil, Pari, PUF, 2002). Une perspective qui devrait aussi marquer les études consacrées au retour des exilés après la chute du «bloc» communiste.

Redaktion
Veröffentlicht am
05.06.2018
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Die Rezension ist hervorgegangen aus der Kooperation mit infoclio.ch (Redaktionelle Betreuung: Eliane Kurmann und Philippe Rogger). http://www.infoclio.ch/
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