P. Kupper u.a. (Hrsg.): Les naturalistes

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Titel
Les naturalistes. A la découverte de la Suisse et du monde (1800–2015)


Herausgeber
Kupper, Patrick; Schär, Bernard C.
Anzahl Seiten
308 S.
Preis
€ 44,00
Rezensiert für infoclio.ch und H-Soz-Kult von:
Patrick Bungener, Conservatoire et Jardin botaniques de Genève

Cet ouvrage brosse, en quinze tableaux de différents auteurs, des portraits de scientifiques suisses actifs dans le domaine des sciences, principalement les sciences de la nature, sur une période s'étalant de 1800 à 2015. Publié sous l'impulsion de l'Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT) à l'occasion de ses 200 ans, il se compose de comptes rendus historiques autour de personnalités reconnues (p. ex. Candolle, Einstein, Jean de Charpentier) ou moins connues (p. ex. la féministe Clémence Royer, le bibliographe Herbert Haviland Field, le botaniste Rudolf Probst, le météorologue Christian Gregor Brügger). Il se clôt par un compte-rendu du projet SystemsX relatif à la biologie systémique, ainsi que par une petite conclusion sur l'ouvrage et un petit historique de la SCNAT de la main des éditeurs. Un dernier chapitre signé par le Conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann intitulé "La Suisse, une nation scientifique" clôt l'ensemble. Le contenu annoncé de l'ouvrage dans le propos introductif semble d'emblée séduisant: ne pas relater ces personnages au travers de biographies classiques, mais suivre la démarche – à la mode dans le monde anglo-saxon – de replacer chacun de ces savants traités dans leur contexte historique et leurs réseaux d'échange dans le but d'éclairer des périodes de l'histoire des sciences naturelles en Suisse.

Si l'intention est noble, cet ouvrage ne répond malheureusement pas aux attentes. D'abord, relativement au choix effectué de ces quinze personnages qui seraient, soi-disant, représentatifs de la place scientifique suisse en matière de sciences naturelles, on ne saisit pas vraiment les raisons ayant conduit les éditeurs à les sélectionner. Est-ce à cause de leur appartenance ou de leur relation avec la SCNAT au cours de son histoire, la Société helvétique des sciences naturelles telle qu'elle fut dénommée en 1815? Est-ce dû à leur notoriété ou à leur reconnaissance internationale? Ces raisons apparaissent effectivement pour certains savants importants et membres fondateurs de la SCNAT comme le furent Jean de Charpentier ou Augustin-Pyramus de Candolle, ou encore pour d'autres comme le fut Albert Einstein. Ce dernier, même s'il fut un membre peu actif de la SCNAT, semble avoir été évoqué en raison de son parcours intellectuel déterminant à Zürich et à Berne. Cependant, pour les autres personnages traités (p. ex. pour Christian Gregor Brügger ou encore Clémence Royer, traductrice de Darwin), ces mêmes raisons ne peuvent être invoquées. Serait-ce alors en raison de leur activité commune comme „naturalistes“ actifs dans les „sciences naturelles“? „Les différents articles“, nous rapportent les éditeurs (p. 13), „se basent sur des personnalités qui ont marqué l'histoire des sciences naturelles de notre pays : des naturalistes célèbres, d'autres un peu moins qui devraient même être inconnus des historiens spécialisés et des scientifiques“. Mais si l'on considère que les „sciences naturelles“ désignent l'ensemble des disciplines scientifiques portant sur l'étude de la nature au sens écologique ou environnemental du terme, incluant à ce titre la zoologie, la botanique et quelques branches des sciences de la terre – à la différence des „sciences physiques“ –, on s'interroge alors sur la place accordée à des savants comme l'anthropologue de la science raciale Rudolf Martin, le bibliographe scientifique Herbert Haviland Field, la radiobiologiste Hedi Fritz-Niggeli, ou encore le physicien Einstein. On ne peut raisonnablement qualifier ceux-ci de „naturalistes“ comme le voudrait le titre. Sans doute ce problème – assez grave, à notre avis – est-il lié à une question de traduction, l'ouvrage ayant été composé originellement en allemand[1] par une équipe de chercheurs tous originaires d'Outre-Sarine (à ce titre, on peut regretter qu'aucun historien de Suisse romande n'ait été appelé à contribuer à cette publication). Quoiqu'il en soit, les éditeurs auraient sans doute mieux fait de traduire le terme original de „Naturforschenden“ par le titre plus sobre de „Chercheurs en science“ pour refléter le contenu de leur ouvrage.

Cet ouvrage, portant un titre en désaccord avec son contenu, se présente un peu comme un patchwork de personnages choisis sans critères explicites. Même si ceux-ci sont intéressants à découvrir, l'ensemble produit ne donne guère une image cohérente des grandes tendances du développement de l'histoire des sciences naturelles en Suisse en lien avec les réseaux nationaux et internationaux. A ce titre, on s'étonne même de lire dans la conclusion que „c'est dans l'espace alpin […] que l'on dénote la présence d'un cadre référentiel commun [de recherche]“ (p. 274), des considérations certes véridiques, mais qui pourtant ne ressortent guère de manière lumineuse à la lecture des quinze textes. A ce titre, les travaux novateurs dans ce domaine d'un Albrecht von Haller ne sont même pas mentionnés. Certes, ces biographies sont riches en détails méconnus et traitent bien de leur sujet. Elles restent d'un certain intérêt vu que la plupart des personnages abordés sont plutôt des inconnus (à ce titre, la présence d'un index final des noms des personnes et des lieux aurait été bienvenu pour permettre au lecteur de se retrouver dans la masse des noms évoqués). Mais de manière générale, ces comptes rendus restent trop confinés à des descriptions d'activités scientifiques „locales“ dans une certaine vision „internaliste“ ne se focalisant que sur leur historique. Il manque, pour certains de ces textes, et en particulier ceux relatifs aux „vrais“ savants naturalistes (soit ceux actifs en botanique, zoologie ou en sciences de la terre), de décrire leurs activités savantes dans un contexte culturel, historique et politique, par exemple en les resituant au sein de pratiques existantes nées bien souvent avant la création de la SCNAT. Citons deux exemples pour illustrer notre propos. Le travail de coordinateur de la flore soleuroise de Rudolf Probst est évoqué sans être nullement resitué dans la longue tradition des réseaux botaniques (par exemple le réseau organisé pour la flore des Alpes par le naturaliste bernois Albrecht von Haller au XVIIIe siècle). L'activité de Christian Gregor Brügger est aussi présentée dans le cadre de la création du réseau de météorologie en Suisse mais n'est pas véritablement discutée dans ses liens avec la tradition des réseaux de météorologie du XVIIIe siècle en Europe, et dans laquelle des naturalistes de Genève (comme Pictet ou Senebier) ont été particulièrement actifs.

A vrai dire, et comme conclusion, on a surtout le sentiment un peu désagréable que cet ouvrage est un peu trop „orienté“, comme s'il ne cherchait qu'à légitimer la place scientifique de la Suisse pour des motifs politiques et économiques: convaincre le simple citoyen ou le parlementaire que la recherche scientifique suisse actuelle est bien présente dans les secteurs technologiques de pointe (et dans des domaines externes aux sciences naturelles), tout en démontrant son utilité dans la formation de l'identité nationale et pour le bon développement de l'industrie et l'économie helvétique. A ce titre, les propos conclusifs de l'ouvrage sous la plume du Conseiller fédéral Schneider-Amman, en charge du Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche laissent songeur: „La science est tout comme l'économie et la politique, ancrée au niveau local et interconnectée au niveau international. C'est le modèle qui a fait le succès de notre pays: attirer des cerveaux, des idées et des projets remarquables du monde entier et, parallèlement, investir massivement dans la formation de notre propre relève en Suisse. Poursuivre dans cette voie sera l'un de nos plus grands défis des générations à venir.“ (p. 299) On n'en doute pas, mais on peut regretter que cet ouvrage n’ait été mis sur pied que pour dispenser une certaine vision glorieuse et „positiviste“ de la science helvétique au détriment d'une analyse plus critique et plus objective se focalisant sur les pratiques savantes en sciences naturelles ayant existé dans notre petit pays en relation avec le contexte européen.

[1] Das Buch ist auch in Deutsch erschienen: Kupper, Patrick; Schär, Bernard C. (Hrsg.): Die Naturforschenden. Auf der Suche nach Wissen über die Schweiz und die Welt 1800–2015, Baden 2015. ISBN 978-3-03919-338-7

Redaktion
Veröffentlicht am
07.10.2015
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Die Rezension ist hervorgegangen aus der Kooperation mit infoclio.ch (Redaktionelle Betreuung: Eliane Kurmann und Philippe Rogger). http://www.infoclio.ch/