D. Carron: Suisse – Algérie

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Titel
La Suisse et la guerre d’indépendance algérienne (1954–1962).


Autor(en)
Carron, Damien
Erschienen
Lausanne 2013: Editions Antipodes
Umfang
496 S.
Preis
€ 42,60
Rezensiert für H-Soz-Kult
Aline Mérat Favre, Villars-sur-Glâne

„La Suisse et la guerre d’indépendance algérienne (1954–1962)“ est la publication de la thèse de doctorat de Damien Caron, soutenue à l’université de Fribourg en avril 2010. L’ouvrage se base sur des sources algériennes, françaises et suisses, conservées dans leurs archives nationales respectives ainsi que sur des sources orales et privées. L’auteur a travaillé de 2000 à 2008 au sein des Archives fédérales suisses en tant que collaborateur des Documents Diplomatiques Suisses (Dodis).

L’ouvrage s’organise autour de trois parties chronologiques correspondant aux différentes phases de la politique officielle de la Suisse relative à cette guerre : de l’après guerre au début du conflit ; le cœur du conflit ; la phase des pourparlers menant aux accords d’Evian. Ce plan chronologique est lui-même subdivisé en diverses articulations thématiques ou événementielles comme la colonie suisse d’Algérie, la présence nord-africaine en Suisse et l’évolution de l’attitude de la Confédération à leur égard ainsi que l’épineux dossier des Suisses dans la Légion étrangère. Des événements clefs sont abondamment développés, comme l’„affaire Dubois“ et ses répercussions, à propos de laquelle Damien Carron utilise une source encore inexploitée : le journal intime du conseiller fédéral Markus Feldmann.[1]

Damien Carron ouvre la première partie par un état des lieux de la présence suisse en Algérie et de la présence nord-africaine en Suisse dans l’immédiat après guerre. Les répercussions de la première année du conflit sur le gouvernement suisse et les Suisses d’Algérie y sont décrites et analysées. La réaction et l’attitude de la Suisse officielle sont étudiées principalement grâce au courrier diplomatique. Dans le contexte de la Guerre froide, les instances dirigeantes helvétiques craignent qu’une éventuelle indépendance de l’Algérie mène à la création d’un bastion communiste en Afrique du Nord et, tout en affichant une grande réserve, le sentiment pro-français prédomine. En outre, le principal soucis des autorités suisses est de ne pas froisser la France qui exerce une forte pression économique sur la Confédération. Les Suisses d’Algérie, qui comptent de nombreux binationaux, ont majoritairement une position pro-française. Ce sont les rapports du consul de Suisse en Algérie qui en informent les autorités. Cependant, les relations entre Berne et Paris sont minées par la question des Suisses engagés dans la Légion étrangère.

La première partie se clos sur une description des activités des réseaux nord-africains en Suisse et l’attitude des autorités helvétiques à leur égard. Ce chapitres est nourri, entre autres, par des lettres et des rapports émanant du Service de la police fédérale.

La seconde partie de l’ouvrage couvre la période de la radicalisation du conflit et de son internationalisation. La guerre d’indépendance algérienne devient alors un problème de politique intérieure pour la Suisse. La crise de Suez fait prendre conscience aux autorités de la Confédération de l’internationalisation du conflit et de l’importance politique et économique des pays du Proche- et Moyen-Orient, particulièrement celle de l’Égypte de Nasser. De plus, craignant un embrasement total, la Suisse tente d’intervenir en proposant aux acteurs du conflit de se rencontrer en territoire helvétique.

Cette période est aussi le théâtre d’une affaire aux retombées considérables pour les relations entre la France et la Confédération ainsi que sur l’opinion publique suisse. Le suicide du procureur de la Confédération René Dubois, suite aux révélations de son implication dans la transmission d’informations aux services secrets français, ébranle le pays. Le scandale est immense et les relations diplomatiques entre Berne et Paris, déjà délicates, en sont profondément affectées. Suite à l’„affaire Dubois“, l’attitude des autorités helvétiques envers les Algériens présents en Suisse s’assouplit et le regard sur le conflit change en faveur des indépendantistes.

Damien Carron nous apprend aussi que les sources algériennes révèlent l’excellente connaissance que le FLN avait de la Suisse, de sa neutralité, de sa politique et de la manière d’aborder médias et politiques. C’est, par exemple, fort habilement que le FLN tire profit des procès des légionnaires de retour en Suisse, exposant la pratique de la torture. L’opinion publique, encore sous le coup de l’„affaire Dubois“, bascule du côté des Algériens.

La troisième partie apporte un éclairage nouveau sur les tractations secrètes qu’entreprennent un petit groupe de diplomates suisses autour d’Olivier Long, soutenu, dans un deuxième temps, par le Conseil fédéral, pour parvenir à la tenue des rencontres d’Evian. Le rôle de Max Petitpierre, conseiller fédéral à la tête du Département politique fédéral, est ici plus que jamais prédominant. L’implication de la Suisse dans l’organisation du sommet lui-même, notamment l’accueil et la protection des représentants du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) est aussi décrite de manière très précise.

„La Suisse et la guerre d’indépendance algérienne“ nous permet d’observer l’évolution de la position de la Suisse dans le conflit. D’abord inquiète d’une implication communiste dans cette guerre, la Confédération soutient la France, soucieuse de ne pas déplaire à son puissant voisin tout en essayant de ne pas se brouiller avec le monde arabe. Puis, suite à l’„affaire Dubois“ et devant les récits de tortures exposés par les procès des légionnaires suisses, la Suisse officielle, faisant écho à son opinion publique, se montre dès lors bienveillante envers la position algérienne, tout en conservant sa neutralité. Par la suite, la Confédération Helvétique démontre l’utilité de sa neutralité et de ses „bons offices“ en participant activement à la tenue des rencontres qui mènent aux accords d’Evian. Les problématiques des Suisses d’Algérie, et des activités des Algériens en Suisse, qui posent toutes deux problème aux instances dirigeantes helvétiques, sont aussi très bien documentées.

Cet ouvrage vient combler un lacune historiographique concernant la Suisse dans ce contexte ainsi que les relations internationales durant ce conflit, peu étudiées par les historiens français et algériens. La thèse de Damien Carron apporte un éclairage novateur sur la Guerre d’indépendance algérienne et ouvre de nombreuses perspectives de recherche en soulevant des problématiques comme les légionnaires suisses, les relations entre la Suisse et l’Algérie, le fameux trésor perdu du Front de Libération Nationale (FLN) ou encore les soutiens suisses de l’Organisation armée secrète (OAS).

Note:
[1] Damien Carron, La Suisse et la guerre d’indépendance algérienne (1954–1962), Lausanne 2013, p. 153.

Zitation
Aline Mérat Favre: Rezension zu: Carron, Damien: La Suisse et la guerre d’indépendance algérienne (1954–1962). Lausanne 2013, in: H-Soz-Kult, 21.10.2013, <http://www.hsozkult.de/publicationreview/id/rezbuecher-20893>.
Redaktion
Veröffentlicht am
21.10.2013
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Die Rezension ist hervorgegangen aus der Kooperation mit infoclio.ch (Redaktionelle Betreuung: Eliane Kurmann). http://www.infoclio.ch/
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