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Titel
L'empreinte digitale. Culture humaniste et technologie


Autor(en)
Tomasin, Lorenzo
Erschienen
Lausanne 2018: Antipodes
Anzahl Seiten
107 S.
Preis
CHF 21,00
Rezensiert für infoclio.ch und H-Soz-Kult von:
Nicolas Chachereau, Section d’histoire, Université de Lausanne

L’utilisation généralisée des outils informatiques et d’internet est en train de transformer profondément les sciences humaines. Face aux discours dithyrambiques sur ce tournant numérique, Lorenzo Tomasin, professeur de philologie romane et d’histoire de la langue italienne à l’Université de Lausanne, propose dans ce petit livre de «mettre en lumière quelques contradictions et, éventuellement, quelques dangers» (p. 7) de cette «empreinte digitale». L’expression choisie comme titre, en évoquant les traces qui permettent d’identifier les criminels, indique qu’il sera en fait plutôt question de «quelques délits» (p. 7).

Le préambule annonce les trois aspects sur lesquels se concentre le propos: l’éducation, la recherche scientifique et les politiques culturelles. Autrement dit, en filant la métaphore, trois scènes de crime: l’école, l’université, la bibliothèque.

Le premier chapitre prend comme point de départ un court article paru en 2016 dans le quotidien suisse Le Temps, sous le titre explicite «Pourquoi il faut enseigner la programmation à l’école». Lorenzo Tomasin fait usage de son expertise pour disséquer l’argumentation de cet article de presse et en révéler les présupposés. À commencer par celui de l’utilité. Selon l’auteur, seuls sont aujourd’hui qualifiés d’utiles les savoirs pouvant directement et concrètement être mobilisés au quotidien, en particulier pour générer du pouvoir et de la richesse par l’exercice d’une profession prestigieuse. Organiser les programmes scolaires sur ce principe conduit à délaisser le latin et à renforcer l’informatique. L’article analysé présente ainsi celle-ci comme «le latin du XXIe siècle». En fait, explique Tomasin, le latin n’était pas enseigné, même au Moyen-Âge et à l’Époque moderne, pour son utilité. L’auteur invite donc à refuser cette manière de concevoir l’éducation scolaire. Une critique qu’il adresse aussi à l’enseignement universitaire, puisque le critère de l’utilité, et en particulier la crainte du chômage des diplômés, y a été l’un des moteurs pour la mise en place de formations mêlant sciences humaines et informatique.

La place accordée au numérique dans la recherche universitaire en sciences humaines constitue la seconde scène de crime thématisée par l’ouvrage. Lorenzo Tomasin, lui-même familiarisé précocement avec les outils informatiques, reconnaît explicitement l’impossibilité de mener certaines recherches sans eux. Néanmoins, la fascination qu’ils exercent, dont l’essor des Digital Humanities est l’exemple le plus frappant, présente selon lui plusieurs risques: ne pas tenir compte des savoirs établis par les recherches antérieures; transformer la littérature, l’art ou l’histoire en prétextes à des prouesses informatiques ou à des plaisirs vidéoludiques; enfin évincer d’autres approches valables, basées sur la lecture attentive de corpus de taille réduite.

Cette tendance à vouloir faire du numérique l’unique option s’observe aussi sur la troisième scène de crime. Pour attirer les financements publics, les bibliothèques, les archives et les musées s’affichent désormais comme «numériques». Certains de leurs responsables défendent la possibilité de bibliothèques sans livres, l’essentiel des connaissances étant, selon eux, accessibles en ligne. L’ouvrage papier n’aurait plus d’autre rôle que celui d’un plaisir privé pour bibliophiles. À ces véritables «bûchers de livres» (titre du troisième chapitre), Tomasin oppose différents arguments: l’importance pour les sciences humaines de savoirs existant et circulant dans des formats non numériques; les défis de la conservation à long terme des contenus numériques; l’attention moindre de la lecture à l’écran; l’impact environnemental de la multiplication des impressions.

Ayant ainsi montré les dangers du numérique dans les trois domaines retenus pour l’analyse, le propos se tourne dans un second temps vers des thèmes apparemment plus disparates et moins liés à l’informatique. S’ils sont abordés, c’est que Tomasin y repère les conséquences néfastes de la prise de pouvoir, non des machines, mais des «personnes qui projettent les machines» (p. 98). Ces nouveaux dirigeants – informaticiens, ingénieurs et autres spécialistes de questions techniques – ont tendance à proposer des solutions trop simples à des problèmes complexes. La promotion du numérique est un exemple de cette tendance, tout comme l’enseignement dans un anglais appauvri («globish»), qui nuit au plurilinguisme indispensable aux contacts multiculturels qu’il est pourtant supposé favoriser.

Pour Tomasin, ces nouveaux dirigeants sont trop peu formés aux sciences humaines, et donc peu capables «de lire la société, de l’interpréter, de lui fournir des réponses non limitées à la simple satisfaction d’exigences immédiates» (p. 79). Il leur a manqué une éducation ne se basant pas uniquement sur une notion étriquée d’utilité mais qui intègre d’autres principes comme «la formation d’une morale, l’autoconscience» ou encore «le perfectionnement de l’esprit critique» (p. 16). Tomasin plaide pour une éducation poursuivant de tels objectifs. Celle-ci donnerait une place importante aux sciences fondamentales et aux compétences classiques et non-numériques des sciences humaines, telle que la lecture lente, l’analyse linguistique et textuelle ou encore la connaissance de l’histoire.

Selon l’auteur, ces principes ont été abandonnés en raison d’une «absence de véritable débat démocratique» (p. 54), mais aussi à cause de la «sottise des lettrés» (sixième chapitre). Victimes d’une sorte de «syndrome de Stockholm» (p. 74), les personnes cultivées, formées à la pensée rigoureuse en sciences naturelles ou humaines, auraient progressivement accepté l’axiome de l’utilité et la supériorité des ingénieurs et techniciens.

En dépit de son titre, l’ouvrage s’apparente moins à une enquête policière qu’à un réquisitoire. Il en partage l’énergie, mais aussi la propension aux raccourcis. Ainsi, les sciences humaines sont-elles véritablement un rempart contre l’obscurantisme ? À l’évocation du djihadiste programmeur informatique (p. 53), on pourrait opposer l’exemple de Joseph Goebbels, détenteur d’un doctorat en histoire littéraire. Ailleurs, on glisse de l’hypothèse à l’affirmation. Quel rôle les habitudes de la navigation en ligne et l’obsolescence des objets informatiques jouent-elles vraiment dans une éventuelle perte d’intérêt pour le passé (pp. 92–93) ? Après tout, François Hartog, qui diagnostiquait déjà au début des années 2000 un règne du «présentisme», l’expliquait par de nombreux facteurs, pour la plupart sans lien avec les technologies numériques. Ailleurs encore, on aurait souhaité qu’il soit davantage tenu compte des recherches empiriques qui existent sur les effets sociaux ou cognitifs du numérique. Une connaissance plus fine des orientations de recherche critiquées aurait également pu renforcer et nuancer le propos. Ainsi, les Digital Humanities peuvent certes mériter certaines des critiques qui leur sont faites ici. Elles aident cependant souvent aussi des chercheurs pleinement inscrits dans leur discipline respective (et non les programmeurs touche-à-tout critiqués dans le deuxième chapitre) à acquérir les connaissances techniques nécessaires à leur travail − un objectif auquel souscrit explicitement Tomasin (p. 33).

On l’aura compris, l’ouvrage est avant tout une prise de position, une intervention dans le débat public. Les historiennes et les historiens partageront largement la dénonciation de la volonté de détruire ou limiter l’accès aux livres, documents d’archives et objets sous leur forme non-numérique, de même que les critiques des projets numériques en sciences humaines qui n’apportent pas de connaissances nouvelles mais privilégient le développement technique ou les présentations spectaculaires. Au vu des discours dominants sur les bienfaits du tournant numérique, tenus notamment par des personnalités académiques et politiques de poids, on peut saluer le fait que Lorenzo Tomasin en prenne le contre-pied. Espérons donc que ce petit livre ébranlera certaines convictions trop rapidement tenues pour étayées et incitera de tous côtés à davantage de réflexivité sur ces questions.

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